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18 février 2007 7 18 /02 /février /2007 00:57

 Georges Kaszyra ( prononcer Kachira ) naquit en 1904 dans une famille de biélorusses orthodoxes établis dans la province lithuanienne de Vilnius ( Wilna en russe, Wilno en polonais ) majoritairement catholique de l' Empire russe. Ses parents étaient fermiers.

Il existait différents groupes ethniques dans la région selon le recensement de 1910 :

1) Une forte minorité lithuanienne catholique de langue balte. Ils vivaient surtout à la campagne et dans les petits bourgs. Le Grand-Duché de Lithuanie s' était réuni à la Pologne au XVIème siècle.

2) Une majorité polonaise slave et catholique, qui vivait dans les villes et les villages, et qui représentait toutes les couches de la société et les élites cultivées citadines ou terriennes.

3) Une petite minorité biélorusse slave et majoritairement orthodoxe surtout représentée dans la paysannerie des franges de l' Est du Nord-Est et du Sud-Est.

4) Une petite minorité russe orthodoxe dans les villes et chez les propriétaires terriens. Ils étaient fonctionnaires, commerçants et militaires.  Ils s' étaient installés à partir de l' annexion de la Pologne orientale à la Russie au XVIIIème siècle.

5) Quelques minorités ruthéno-ukrainiennes catholiques de rite byzantin surtout paysannes dans le Sud-Est.

6) Des communautés juives importantes vivant dans des bourgs à part ( les shetels ) ou des quartiers spécifiques des villes avec leur administration propre et leur langue : le yiddish dérivé de l' allemand avec des emprunts à l' hébreu et au polonais.

Wilno était appelée la Nouvelle Jérusalem du Nord, car les Juifs y représentaient 40% de la population avant la seconde guerre mondiale. Les Juifs s' étaient surtout installés en Pologne à partir des XVI-XVIIème siècles, mais beaucoup d' entre eux émigrèrent en Europe de l' Ouest ou en Amérique dès la deuxième moitié du XIXème siècle pour fuir la pauvreté et les discriminations.

7) une petite minorité germano-balte catholique ou calviniste qui sera chassée dans les Etats baltes, puis définitivement éliminée par les Soviétiques. Certaines grandes familles s' étaient converties à l' orthodoxie russe.

Malgré la politique désastreuse de russification d' Alexandre III, atténuée par Nicolas II, le polonais était la langue de communication entre les groupes sauf pour les Juifs qui ne parlaient que yiddish et dont les élites avaient tendance à privilégier l' allemand considéré comme véhicule de modernité. Les autres Juifs utilisaient un russe sommaire pour communiquer avec l' administration.

Cet équilibre sera balayé à la fin de la première guerre mondiale avec la politique linguistique de polonisation, puis par l' extermination par les nazis des Juifs qui disparurent totalement de la région.

 

 

La mère de Georges se convertit au catholicisme en 1907. Le catholicisme était le ciment de la nation polonaise. Sans doute venait-elle d' une famille d' Uniates forcée à se convertir à l' Orthodoxie. L' Oukaze de tolérance de 1905 qui permettait le retour à l'  Uniatisme lui ouvrait-il la voie. 

Quelques années après il devint orphelin et fut élevé par des proches parents.

Les tragiques heures de sa jeunesse allaient marquer à jamais sa vocation :

 

En effet l' ancien gouvernement  ( ou province ) de Wilna de son enfance et son adolescence fut le théâtre de violents combats. D' abord les invasions allemandes de la première guerre mondiale, puis les troubles révolutionnaires.

 

Les masses ouvrières étaient constamment agitées par la propagande marxiste. La paysannerie catholique était pauvre. Tout cela créait un climat d' agitation qui ne manquait d' impressionner le jeune homme. Sa foi se renforçait.

 

Les troupes allemandes ne se retirèrent pas tout de suite après l' effondrement du régime impérial russe en Pologne fin 1915 deux ans avant la révolution d' octobre. Au contraire, la région fut occupée jusqu' à ce que les Soviétiques envahissent la partie orientale de la Pologne et les alentours de Wilno, qui devinrent proches de la ligne de front qui se déplaçait autour de la rivière Dvina au Nord-Est . Wilno fut prise par les Soviétiques et devint Vilnius. Il n' y avait qu' 1% de Lithuaniens dans cette ville, mais les Bolchéviques décidèrent de la rattacher à une nouvelle république socialiste soviétique de Lithuanie qu' ils créèrent.

 

Les Polonais qui luttaient pour la reconnaissance de leur indépendance aidés par les Occidentaux les repoussèrent finalement en 1919, mais durent affronter aussi une nouvelle république indépendante de Lithuanie, soutenue par les Anglo-Saxons et qui venait de chasser les Rouges. Vilnius redevint polonaise en octobre 1920, et retrouva son nom : Wilno.

 

                                     Maréchal Joseph Pilsudski 1867-1935

Ensuite le maréchal Pilsudski réussit à enlever aux Soviétiques Brest-Litovsk qui devint Brest-sur-le-Boug et à gagner une partie de la Galicie et de l' Ukraine. Ces conquêtes furent entérinées par le traité de Riga en mars 1921 et par la SDN en 1922.

 

 

Parallèlement les Américains et les Anglais avaient créé les Etats baltes au Nord pour contenir les avancées polonaises, pour freiner l' expansionisme soviétique, et pour encercler la Prusse Orientale allemande.

 

 

Georges, qui était à Wilno, devint catholique à l' âge de 18 ans en 1922, sur ce fond de guerres et de révolutions et à 19 ans entra à l' école marianiste de Drouya* ( dans la Congrégation des Clercs de l' Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, congrégation fondée au XVIIème siècle en Pologne et rénovée en 1910 ). Drouya située au Nord avec une forte minorité biélorusse était au bord de la rivière Dvina et à la frontière de l' ancienne Courlande, de l' ancienne province de Vitebsk intégrée désormais à l' URSS, et de la jeune Lithuanie indépendante et hostile à la Pologne. Une région charnière ! 

Les Marianistes de l' Immaculée Conception avaient ouvert l' année d' avant en 1923 un monastère à Drouya et une école, ansi que la maison-mère des religieuses Servantes-de-Jésus-dans-l' Eucharistie. C' est un jeune vicaire d' origine paysanne comme lui qui avait pris en charge le jeune homme abandonné et lui avait montré le chemin de Drouya.

                 Intérieur de l' église de la Sainte-Trinité des Bernardins à Drouya

 

La Pologne avait calqué son régime sur les institutions de la République française, avec une interprétation nationaliste, ce qui se comprenait dans ce contexte géopolitique menaçant. Sans doute Georges était-il conscient de l' urgence de la reconstruction de son jeune pays.

 

 

Il entra donc au noviciat des Marianistes où il prononça ses voeux à 22 ans en 1926. La Pologne avait énormément souffert de l' après-guerre, elle allait connaître en plus la crise de 1929.

 

 

Il fut envoyé à Rome à cette époque pour étudier la philosophie à l' Angelicum. Là aussi il vit de près un pays agité. L' Italie se laissait séduire par le régime mussolinien qui croyait se lancer dans la modernité en baillonnant l' Eglise. L' Eglise de Pie XI bénéficiait d' un rayonnement intellectuel et spirituel certain, mais elle peinait à maintenir un difficile équilibre dans une Europe qui pansait à peine ses plaies, et qui sans le comprendre encore, sauf pour quelques-uns,  nourissait de futurs démons. Il rencontra d' autres séminaristes marianistes et s' affermit intellectuellement et spirituellement.

 

La catastrophe bolchévique, le traité de Versailles, la crise de 1929 allaient en réaction précipiter les masses dans la violence.

 

 

 Il rentra à Wilno en 1931 pour étudier la théologie. Il y fut ordonné en 1935.

 

 

 

1935  fut un tournant pour la Pologne. Un nouveau régime autoritaire concourait au redressement économique du pays, mais imposa dès lors un certain silence à l' Eglise qui dut affronter de nouvelles lois scolaires laïcistes. L' agitation marxiste était contenue, mais elle se propageait dans d' autres pays. Le national-socialisme, quant à lui, provoquait les régimes fragiles d' Europe centrale. 

 

Il travailla au nouveau séminaire marianiste de Wilno, puis devint directeur du juvénat à Drouya. En 1938, il devint supérieur de la maison marianiste de Rasna dans la province de Polésie alors en Pologne ( aujourd' hui en Biélorussie ).

Il y avait fort à faire dans cette province à la frontière du géant soviétique.

 

LE  PIRE  ALLAIT  VENIR :

 

En quelques jours en septembre 1939, la Pologne fut envahie par les armées d' Hitler. Le choc fut immense. Le pays avec sa rhétorique autoritaire s' était effondré...

 

Les alliés soviétiques ( jusqu' en 1941 ) des armées d' Hitler se jettèrent donc sur leur proie comme il était convenu par le pacte secret entre Molotov et Ribbentrop.

 

Les Bolchéviques envahirent la province où se trouvait le Père Kaszyra en quelques jours de fin septembre 1939. Il dut fuir car les Bolchéviques avaient transformé le monastère de Rasna en kolkhoze et chassé les religieux. Il se cacha dans un monastère plus à l' Ouest, et au bout de quelques semaines voulant rejoindre ses supérieurs décida de passer par la Lithuanie voisine, mais celle-ci tomba à son tour quelques mois après aux mains des Rouges. Il avait appris par coeur l' Office de la Sainte Vierge pour pouvoir célébrer le Saint Sacrifice de la Messe au cas où il serait arrêté. Il réussit comme d' autres religieux à se cacher chez des personnes de bonne volonté.

 

Il put après l' invasion allemande qui avait chassé les Bolchéviques rester en Lithuanie, puis il se rendit à Drouya à l' été 1942. Les communistes avaient tué avant de fuir le supérieur marianiste le Père Kulesza et fait déporter des chrétiens en Sibérie et au Kazakhstan.

Quelques jours après cet assassinat ce fut au tour des Allemands début juillet 1941 de faire leur entrée en ville. Georges Kaszyra retrouva donc les autres Marianistes de l' Immaculée Conception chassés de leurs écoles pour reprendre des forces et constater les dégats. Il y demeura plusieurs semaines.

 

  Drouya sur la rivière Dvina, à gauche le clocher de l' église de l' ancien monastère des Bernardins desservie alors par les Marianistes

 

En 1941 le revirement allemand contre son allié contre-nature soviétique avait précipité la catastrophe pour les populations locales. Jusqu' à présent les populations locales étaient plutôt neutres à l' égard de l' envahisseur, et plutôt bienveillantes dans les zones anciennement bolchéviques que les Allemands avaient conquises. Le monstre attendait son heure...

 

 

 

Au bout de quelques temps, une fois les Bolchéviques battus, il fallait reconstruire, le Père Leszczewicz  ( voir mon article précédent )  qui reconstituait  plus au Nord-Est la paroisse de Rositza**  ( qui avait été intégrée à la Biélorussie ) dévastée par les Bolchéviques, lui demanda de le rejoindre en renfort avec d' autres prêtres. Rositza était un centre de mission pour les villages environnants où il fallait reconstruire les églises et les chapelles, réapprendre le catéchisme, redonner les sacrements, après plus de vingt ans d' athéisme soviétique obligatoire.

 

Les Allemands les premiers mois ne se méfiaient pas des efforts de reconstruction morale et spirituelle de la part de ces Polonais dans les territoires conquis sur les Bolchéviques. Le véritable ennemi pour les Allemands était plus à l' Est. 

 

Parlant polonais, biélorusse et russe les deux prêtres aidés de religieuses et de confrères marianistes s' occupaient des besoins spirituels urgents de leur paroisse en ces temps de haine.

 

 

Mais à partir de la fin 1942 et la tournure plus difficile que prévu des combats à l' Est,  les Allemands durcirent leur répression à l' égard des résistants de cette région de l' arrière, de cette Biélorussie polonaise, qui étaient systématiquement suspectés de bolchévisme. Beaucoup d' hommes rejoignaient les partisans en forêt.

 

 Alors que des attentats contre les Allemands avaient frappé le secteur, les autorités allemandes locales qui avaient regroupé des Lettons, des Ukrainiens et des Estoniens qui avaient à se venger des partisans décidèrent  de prendre des mesures de rétorsion exemplaires et criminelles. On fit prévenir les missionnaires qu' une expédition punitive partirait de Drouya.

Elles craignaient aussi une incursion de partisans communistes ukrainiens. Il fallait donc faire la politique de la terre brûlée pour empêcher les partisans de se ravitailler et de recruter de nouveaux hommes.

les Marianistes délibérèrent de leur sort. L' un des Pères partit avec quelques religieuses pour la Lettonie proche, où, bien qu' emprisonnés peu après, ils eurent la vie sauve. Les autres décidèrent de rester avec la permission de leur supérieur.

Les officiers nazis et leurs soldats affidés baltes et ukrainiens après avoir brûlé les maisons du village firent emprisonner plus d' un millier d' otages dans l' église de la Sainte-Trinité, laissant leur liberté aux religieux. Il firent déporter des villageois en bonne condition physique pour du travail forcé dans des usines à l' arrière, et la plupart des femmes robustes pour des camps de travail.

 

Le Père Leszczewski et le Père Kaszyra refusèrent de se désolidariser des otages et se firent enfermer avec eux pour leur porter le secours des sacrements. Il y avait une majorité de femmes, d' enfants et de vieillards. Pendant ces deux jours tout le monde se préparait dans la prière, et le calme. Les enfants chantaient. Les messes se succèdaient.

Les prisonniers étaient emportés par groupes dans les maisons du village que les hommes à la solde des Allemands faisaient brûler avec des grenades incendiaires. C' était un avertissement barbare pour empêcher les partisans de progresser. Si vous avancez, nous faisons sauter vos villages...

Les officiers nazis utilisaient des hommes qui eux-mêmes avaient à se venger des communistes...Spirale de la haine !

 

 

Au bout du deuxième jour le 17 février 1943, la section nazie emmena le Père Leszczewicz avec d' autres prisonniers pour les brûler dans les écuries de l' ancien manoir du lieu. Le Père Kaszyra attendit courageusement son sort,  réconfortant ses frères persécutés qu' il écoutait en confession. Il furent emmenés le lendemain matin et subirent le même sort. Il avait 39 ans. Il demanda aux soeurs, de sa charette qui l' emmenait au supplice, de prier pour le salut de son âme et de ses meurtriers.

Plus de mille cinq-cents laïcs furent massacrés ainsi à Rositza et dans les  villages environnants dans un rayon de 60 km ces jours-là, tandis que d' autres étaient déportés dans un camp de concentration près de Riga.

                  Procession à Rositza le 18 février 2006 en souvenir des massacres

Jean-Paul a béatifié les deux prêtres avec d' autres martyrs de la seconde guerre mondiale en 1999.  

Liens :  http://marian.org/marians/beatification/index.html

http://ut-pupillam-oculi.over-blog.com/article-5679458.html

* Druja en polonais, au bord de la Dvina se trouve aujourd' hui en Biélorussie, ville-frontière de La Lettonie.

** Diocèse de Vitebsk, photos issues du site de l' Eglise catholique de Biélorussie : www.catholic.by/port/en/news/2006-02-18.htm

Lorsque les soviétiques chassèrent à leur tour les Allemands vaincus, ils réintégrèrent le secteur à la République Socialiste Soviétique de Biélorussie et l' église de Rositza dut subir la répression athée. L' église fut fermée par les autorités staliniennes, et toute instruction religieuse bannie, tandis que les chrétiens les plus actifs de la paroisse étaient déportés au goulag. Réhabilités au cours des années 1960, les chrétiens ( catholiques et orthodoxes ) purent discrètement se réunir. La liberté de culte fut progressivement rétablie à partir des années 1980-1990. mais ne ce fut qu' à partir de 1987 qu' on se resouvint publiquement de ces heures tragiques.

Lorsque la Biélorussie devint indépendante, les biens de l' Eglise, ou ce qu' il en restait, furent petit-à-petit  restitués.

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